Traçabilité : les résultats passent par l’approche globale

Enjeu de taille pour les directions supply chain, la traçabilité ne tire pourtant sa quintessence que d’une approche globale et transversale au sein de l’entreprise, que se doit d’appuyer une direction générale soucieuse de gagner en productivité. D’autant que s’y greffent, au-delà des problèmes réglementaires immédiats, des sujets de long terme, comme l’éthique ou l’environnement. Retour sur le concept et les méthodes qui tendent à s’affiner dans les cahiers techniques de PSC, avec Éric Wanscoor, directeur associé de FluenXi, cabinet de conseil en supply chain, spécialisé en traçabilité.



Traçabilité : les résultats passent par l’approche globale
1 - Le concept de traçabilité fait-il toujours office de priorité pour les industriels avec le contexte actuel ? Pouvez-vous nous en décrire les contours ?

La traçabilité est très (trop) rarement une préoccupation spontanée. Les entreprises s’y intéressent dans les cas où une réglementation spécifique les concerne (règlements ou directives européens). C’est notamment le cas actuellement, par exemple, avec la réglementation 2008/43 CE qui concerne les explosifs à usage civil. Dans bien des cas, la demande d’un donneur d’ordre contribue fortement à l’intérêt accordé au sujet. Dès que la pression légale ou commerciale se relâche, le sujet passe en arrière plan et sort des priorités.

La difficulté lorsque le fait déclencheur est l’existence d’une contrainte légale ou une demande de client, est que la traçabilité est perçue comme une contrainte supplémentaire. L’entreprise la satisfait alors à minima en se dotant de quelques équipements complémentaires (matériel, soft…) qui sont autant de sources de coûts, immédiats en termes de mise en œuvre, mais durables en termes de maintenance. Hélas ces équipements permettent rarement de tirer pleinement les avantages qu’une traçabilité efficace offre.

On traite alors la traçabilité dans une approche « normative – réactive », c'est-à-dire en se limitant à répondre à une norme légale de manière à pouvoir réagir efficacement le cas échant. Au contraire, la traçabilité livre tout son potentiel si on l’aborde de manière « positive – active », c’est-à-dire en appréhendant avant tout ce qu’elle apporte à l’entreprise pour mieux réaliser son activité et optimiser ses opérations. Les quelques incidents récents (tels que l’affaire du lait mélaminé chinois) ont incité les entreprises potentiellement concernées à vérifier leur dispositif de réaction ; peu se sont intéressées à voir comment aller plus loin pour l’exploiter utilement de manière proactive.

Pour autant, une traçabilité conçue efficacement apporte beaucoup à l’entreprise. Bien sûr elle facilite le traitement à posteriori des incidents qui peuvent survenir (aspect réactif). Surtout, en offrant une visibilité riche et dynamique des entités suivies, elle met à la disposition de l’entreprise une connaissance intense de la réalité de ses flux et opérations. Bien exploitées, des données de traçabilité d’un dispositif bien conçu permettront d’identifier des inefficiences de processus, des liens de cause à effet dans les opérations, de mieux expliquer les ratios de productivité, de suivre la performance des fournisseurs, des équipements ou des opérateurs… Bref, d’optimiser le fonctionnement de l’entreprise pour l’améliorer et mieux la piloter.

2 - Les démarches liées à la traçabilité sont-elles nécessaires dans tous les types d’industrie ? Comment les mettre en œuvre concrètement ? Qui sont les « best in class » ?

Oui, car même en l’absence de contraintes légales, il y a de nombreux avantages certains pour l’entreprise à disposer d’une traçabilité bien pensée et bien construite. Plus qu’une réponse aux aspects légaux et aux attentes de clients, il s’agit de pouvoir mieux maîtriser son activité par un contrôle de la conformité entre réalité des opérations et décisions de pilotage, de pouvoir analyser les opérations réalisées pour identifier les dérives, (en temps ou en consommations matière), de connaître précisément les provenances, destinations et localisations de ses produits ou unités logistiques, d’améliorer son service client voire de construire un avantage distinctif.

L’intérêt majeur des données de traçabilité est qu’elles apportent une visibilité détaillée sur l’activité. Contrairement aux ratios ou moyennes qui sont par essence synthétiques, les données de traçabilité concernent des lots unitaires, des opérations unitaires, des évènements ponctuels spécifiques… Ces données permettent de reconstituer la réalité exacte des choses dans ses moindres caractéristiques. La contrepartie de cette précision est la masse importante de données qu’il faut récupérer, exploiter et conserver. C’est le prix à payer pour dépasser le niveau des données agrégées qui n’apportent généralement qu’une vue tronquée et sont souvent insuffisantes pour mener une analyse pertinente débouchant des actions efficaces.

Pour donner toute sa puissance, la traçabilité de l’entreprise doit être pensée par rapport à l’activité et la stratégie. Tracer en soi même n’a que très peu d’intérêt. Par contre, disposer d’informations de traçabilité peut répondre à des besoins importants de l’entreprise. Il faut donc partir de ces besoins pour déterminer les données nécessaires et leur architecture. On le comprend, la mise en œuvre d’une démarche traçabilité efficiente doit partir du haut de l’entreprise car la traçabilité est un outil plus qu’une solution.

Les « best in class » sont justement ceux qui ont saisi l’opportunité traçabilité pour en exploiter toutes les potentialités sur l’intégralité de leur activité. En pensant largement ils ont mis la traçabilité au cœur de leur fonctionnement (et donc de leurs systèmes d’information) et se sont dotés d’un dispositif homogène et intégré qui sert leurs objectifs, leur permet de développer une force concurrentielle (voire une réelle différence) ou de progresser dans leur métier grâce à une efficience accrue. Dans l’ambiance économique actuelle, une telle capacité à identifier facilement des gisements de productivité ou de réduction des coûts, ou à faire la différence aux yeux de ses clients, est déterminante. Le retour sur investissement de la traçabilité est au final bel et bien réel.

3 - Quels sont selon vous les erreurs et facteurs clés de succès pour implémenter une démarche et des outils ? Avez-vous en tête des exemples concrets rencontrés sur le terrain ?

Il y a un certain nombre d’erreurs à ne pas faire, qui sont hélas trop fréquentes. La première d’entre elles est de traiter la traçabilité de manière ponctuelle et isolée. On répond purement à une demande ou une contrainte réglementaire sur une partie de l’activité de l’entreprise. Dans ce cas, lorsque l’entreprise envisage par la suite d’élargir son utilisation de la traçabilité (dans une logique positive – active), elle se rend compte trop tard que des données manquent ou que les flux analysés ne sont pas correctement appréhendés. Bref, qu’il est impossible de faire ce que l’on aurait désiré. L’alternative est alors soit de remettre le sujet sur la table, avec d’inévitables coûts additionnels qui incitent parfois à bricoler encore plus, soit de laisser les choses en l’état, quitte à ignorer le riche gisement d’informations accessibles.
Une autre erreur courante est de circonscrire trop en amont le périmètre couvert par la traçabilité, soit en décidant d’emblée la solution, soit en l’isolant d’autres problématiques de l’entreprise. Le résultat peut être satisfaisant à court terme, mais l’entreprise s’aperçoit tôt ou tard que d’autres pans de son activité auraient intérêt à adopter la même démarche. Il faut alors reprendre le sujet pour l’ouvrir sur un périmètre plus large.

Le mieux à faire lorsqu’on s’engage dans un projet traçabilité est de mettre les facteurs déclencheurs dans un coin (sans pour autant les ignorer) et de veiller à ouvrir autant que possible le sujet pour avoir une approche large du potentiel : du « normatif – réactif » destiné à se conformer à des contraintes au « positif – actif » pour exploiter pleinement l’opportunité offerte. Il est toujours temps ensuite de vérifier que l’on répond bien aux éléments déclencheurs et de s’ajuster si nécessaire.
Avoir une approche positive signifie commencer par réfléchir de manière ouverte, transversale et sans limites à ce que la traçabilité peut apporter à l’entreprise aussi bien sur le plan du pilotage des opérations que sur le plan du service client. Cette réflexion prend peu de temps et permet d’identifier de nombreuses sources de retour sur investissement qui rendront le projet intéressant.
Dans un deuxième temps l’analyse de ces pistes permet de comprendre puis définir les entités à tracer, comment les tracer et comment organiser l’ensemble des informations. En effet, les données de traçabilité doivent être abordées par rapport à ce à quoi elles serviront (à contrario, partir des données disponibles pour décider de ce que l’on va faire constitue clairement un biais dommageable). C’est à ce moment que l’approche doit être sélective pour, en partant des impacts sur l’organisation, les processus et les systèmes d’information, établir les priorités et faire les choix.
Enfin, une fois la « vision » traçabilité construite, vient le temps de l’action. Avant de choisir une solution ou des outils, il faut examiner les possibilités offertes par les outils existants dans l’entreprise ainsi que les liens avec d’autres projets (organisation, outils métier : ERP, MES, WMS…). L’entreprise peut ensuite construire un plan d’action organisé dans le temps afin de faire les bons choix organisationnels et techniques, et, surtout, piloter correctement la mise en œuvre afin de tenir compte des impacts opérationnels (formation, conduite du changement…).

Cette phase amont est courte (quelques jours à quelques semaines), surtout si elle est accompagnée, mais elle conditionne les gains et plus globalement le succès du projet.

J’ai notamment en tête le cas d’une entreprise agro-alimentaire qui a profité de la mise en œuvre d’un MES pour intégrer la traçabilité dans toutes ses dimensions. Le MES est ainsi devenu un aspect du sujet traçabilité. Non seulement cela lui a permis de respecter les aspects légaux, mais surtout elle a progressivement appris à utiliser les informations de traçabilité pour améliorer son traitement des matières premières, et ainsi réduire la freinte ainsi que sa consommation énergétique.

4 - Quelles évolutions juridiques et légales récentes font évoluer le traitement du sujet au niveau national, européen ou international ?

Sur un plan légal l’actualité concerne la directive 2008 – 43 CE sur les explosifs à usage civil. Par contre, on perçoit encore l’impact des règlements européens sur la traçabilité alimentaire, sur la traçabilité des emballages alimentaires et sur les produits de santé.
Dans ces domaines il reste beaucoup à faire car de nombreuses entreprises s’aperçoivent qu’elles ont mal abordé le sujet ou que leur dispositif manque de fiabilité. Des incidents récents remontés par des distributeurs, désormais tous opérationnels sur le sujet, les aident dans ce sens. La mise en place par GS1 de l’Observatoire de la Traçabilité devrait continuer à alimenter cette dynamique. D’autant que de nombreuses entreprises industrielles de ces secteurs (surtout en amont des filières) ont encore du chemin à parcourir. En effet, si les choses tendent à se caler entre les distributeurs et leurs fournisseurs, les fournisseurs de ces fournisseurs sont souvent loin d’avoir compris les implications de la traçabilité sur leur activité et d’avoir engagé l’ensemble des actions requises.

Par delà les aspects réglementaires ou légaux, on constate le développement d’approches nouvelles de la traçabilité en lien à des tendances sociétales. Les préoccupations éthiques et de développement durable incitent certaines entreprises à réfléchir à une traçabilité de leurs produits et opérations afin de pouvoir confirmer les engagements pris. En effet, annoncer des produits issus de l’agriculture biologique, par exemple, ne suffit plus. Il devient nécessaire d’être en mesure de pouvoir prouver au consommateur, que le produit proposé respecte bien les obligations associées. Tracer simplement des lots dans une logique de composants est insuffisant : il faut y ajouter la traçabilité des opérations et opérateurs (et de leurs certifications) pour assurer le respect complet des cahiers des charges de la filière bio. La traçabilité dans ce contexte dépasse le cadre alimentaire et concerne aussi les produits textiles.
Une autre tendance notable concerne les transports. La traçabilité des colis et livraisons, devenue courante dans le domaine BtoC, gagne progressivement le domaine BtoB. Des opérateurs se mettent ainsi en mesure de permettre à leurs clients industriels ou distributeurs de mieux suivre en temps réel les livraisons en cours. Souvent, l’intérêt est alors de coupler le tracking (traçabilité physique des entités logistiques) avec le tracing (traçabilité de contenu ou de composition).
Ces tendances nouvelles s’ajoutent bien sûr aux projets de traçabilité destinés à lutter contre la contrefaçon ou les marchés gris, et au contrôle de la chaîne du froid. L’articulation efficiente de toutes ces dimensions de la traçabilité confère un avantage réel aux entreprises qui abordent le sujet largement pour bien en appréhender toutes les dimensions et impacts sur leur activité. À contrario, celles qui construisent un patchwork de solutions supportent des coûts importants et se privent des avantages d’une approche ouverte, cohérente et intégrée.

5 - Au-delà des systèmes de suivi des marchandises et des moyens déployés, quels indicateurs de progrès sont indispensables en matière de traçabilité ? Évoluent-ils ?

Il est difficile d’énoncer un indicateur de performance de la traçabilité car elle concerne l’intégralité de l’activité de l’entreprise de manière indirecte. Ce qui est intéressant, avant tout, est ce qu’elle permet de faire, plutôt que ce qu’elle fait en tant que telle.
Bien sûr, on peut mesurer la performance de l’entreprise en termes de fiabilité de la traçabilité face à des incidents. La réalisation régulière d’exercices et de tests à froid permet de la mesurer en confrontant les résultats fournis par le dispositif de traçabilité et les résultats exacts issus d’une analyse fine. On mesure alors la précision et la fiabilité du dispositif de traçabilité dans une approche réactive : la capacité à identifier précisément des produits concernés par un critère en amont (incident machine, problème composant…) ou en aval (erreur de livraison, problème client…). Cette précision est d’autant plus importante pour l’entreprise que l’impact d’un incident porte à conséquence (coût du rappel ou retrait, effet d’image, service client…) ou que le risque est important (sur les composants, les conditions de production, etc.).

La disponibilité d’informations sur la performance traçabilité des entreprises est limitée et d’un usage délicat. En effet, bien souvent, lorsque la traçabilité contribue à l’amélioration du fonctionnement de l’entreprise (meilleure productivité, meilleur rendement des matières premières, maîtrise accrue des opérations…) cela est lié à la mise en œuvre d’outils métier qui apportent d’autres fonctionnalités (MES, WMS, ERP…). Dans ce cas il est délicat de faire la part des choses entre l’apport de l’outil globalement, et sa capacité à exploiter la traçabilité en lien aux opérations métier qu’il réalise.

Plus généralement, les entreprises communiquent peu sur leur performance « traçabilité » et se limitent à indiquer qu’elles ont mis en place des outils adaptés. Cela se comprend car le risque en cas d’incident est trop fort. En effet, le public assimile traçabilité et risque zéro : le risque demeure d’un impact médiatique négatif en cas de problème qualité (non lié à proprement parler au dispositif traçabilité qui est justement là pour faire face aux conséquences d’un tel problème) même si l’incident est parfaitement maîtrisé grâce à une traçabilité efficiente. Le profil bas est donc de rigueur même pour les meilleurs.

Traçabilité : les résultats passent par l’approche globale
Propos recueillis par Physical Supply Chains auprès d’Éric Wanscoor, directeur associé de FluenXi, cabinet de supply chain consulting, et auteur de « La Traçabilité », collection 100 Questions, AFNOR, Paris, Octobre 2008.
Crédit photo en entête : © Bernard BAILLY - Fotolia.com

Mardi 21 Avril 2009


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