Santé : La supply chain améliore sa condition physique
Le vaste champ de la santé, qui rassemble un grand nombre d’acteurs différents aux problématiques logistiques souvent complexes, semble acquérir une plus grande maturité opérationnelle. Avec une véritable fonction logistique qui se structure et se professionnalise dans les grands hôpitaux d’un côté, et un modèle de supply chain de plus en plus centré sur la performance dans l’industrie pharmaceutique de l’autre.
La logistique évolue à grands pas dans l’industrie pharmaceutique, et tendrait même à combler le fossé qui la sépare d’autres industries à la supply chain très structurée, comme l’automobile. Pour Jean-Pascal Hardy, directeur de la supply chain du groupe Ethypharm, fabricant de médicaments administrés par voie orale, « la différence entre les secteurs pharmaceutique et automobile tend à s’amoindrir sur le plan logistique. Le raisonnement coûts qualité délais primera de plus en plus pour nous, à mesure que les clients se feront plus exigeants ». Il est vrai que le contexte se veut différent d’il y a quelques années. « Avec l’arrivée des génériqueurs et de ces clients exigeants en terme de délais, il n’est plus possible de générer de fortes marges sur le long terme avec un nombre de produits limité. Nous devons nous attendre à des marges plus faibles, réalisées sur un plus grand nombre de références, et fidéliser nos clients via un effort sur les coûts, la qualité et les délais ». Dans un tel contexte, la logistique ne peut faire partie que des grands foyers d’optimisation.
Des particularités structurelles
Malgré tout, la supply chain pharmaceutique se distingue encore nettement de ses consoeurs d’autres industries : « Contrairement à la logistique automobile, fondée sur la relation entre constructeurs et équipementiers, chacun cherchant à rogner sur les marges, la supply chain pharmaceutique comporte un grand nombre d’acteurs, des pharmacies et officines aux différents fabricants en passant par les grossistes répartiteurs ». Ainsi doit encore s’effectuer « un travail de globalisation de la chaîne logistique pharmaceutique, pour éviter de désolidariser les niveaux de demande d’un maillon à l’autre. Les fournisseurs cherchent aussi à se rapprocher des clients finaux, et à mieux comprendre leurs attentes ».
Le point de vue est en partie partagé par Amine Tahiri, supply chain manager d’un site de production et de distribution des Laboratoires Fournier (Solvay Pharmaceuticals, à noter qu’un projet de cession du site à Recipharm est en cours), qui voit quatre grandes spécificités dans son secteur d’activité : « Il y a d’abord un critère de santé publique, car le client final est un patient, qui a besoin d’une livraison quasiment immédiate. En second lieu, la logistique pharmaceutique est singulièrement plus complexe avec des clients intermédiaires qui redistribuent ensuite les produits aux pharmacies et officines, ce qui crée parfois des petits à-coups dans la chaîne ». En troisième lieu, « les marges sont fixées, et la consommation est dictée par les prescriptions, le pharmacien n’ayant pas le choix de la molécule qu’il délivre. De plus, les bonnes pratiques de distribution ajoutent un poids réglementaire supplémentaire ». Enfin, « n’importe qui ne peut pas commander des médicaments, et nous devons nous assurer de bien livrer un établissement pharmaceutique ».
Des acteurs multiples
La grande singularité reste malgré tout la diversité des clients, qui imposent des traitements logistiques différents. Ils sont de quatre types. Les grossistes répartiteurs, dont le métier est avant tout logistique, via la gestion des commandes et la réception. Les pharmacies d’officine, ensuite, qui ne sont pas des logisticiens de métier, ne peuvent réceptionner qu’aux heures d’ouverture et disposent de capacités de stockage limitées et localisées près des groupes de patients, ce qui rend la livraison difficile. Les médecins sont un troisième type de clients, qui ne peuvent pas stocker et avec lesquels la relation se rapproche clairement du B2C. Enfin nous trouvons les hôpitaux, qui d’après Amine Tahiri, « ont beaucoup progressé en termes de mutualisation des moyens logistiques, et centralisent désormais leur réception et la répartition des produits via des plateformes, comme par exemple celles des CHU de Montpellier, Lyon, ou encore de l’AP-HP. Ils sont de plus en plus demandeurs de valeur ajoutée logistique ».
Tout ceci implique des contraintes spécifiques au transport des produits, aux dires du responsable : « Le fichier client est plus complexe à tenir à jour, avec des informations distinctes sur les délais et les plages de livraison. Il faut s’assurer de travailler avec un transporteur capable d’assumer les contraintes imposées par certains types de clients. Il y a aussi un étiquetage différent, et des chaînes de transport particulières, comme pour les morphiniques et les phytotoxiques ». Autrement dit, il faut adapter le schéma logistique au schéma de transport sachant répondre au besoin du fabricant. Ainsi, le responsable indique qu’il travaille avec un partenaire spécialement dédié à la livraison des médecins.
Hôpitaux : une professionnalisation fulgurante
De tous ces acteurs d’une chaîne logistique particulièrement riche, ceux qui progressent le plus vite sur ces questions sont sans conteste les hôpitaux, qui accusaient il y a dix ans à peine un important déficit logistique. Avec comme premier signe fort le nombre croissant de directions logistiques indépendantes dans les CHU, désormais séparées des fonctions achats ou qualité. Dominique Cappelli, directrice de la logistique au CHU de Nancy, confirme pour nous ce gain de maturité : « La logistique hospitalière n’est plus si différente de celle d’entreprises classiques, avec pour mission de faciliter le travail des secteurs producteurs de soins médicaux et médico-techniques, et d’améliorer la prise en charge du patient. Mais les contraintes sont identiques, avec des modes de transport particuliers et le problème de la confidentialité des flux d’information concernant le patient ».
Alain Mourier, directeur du pôle technique et logistique du CHU de Nantes, est sensiblement du même avis : « nous sommes soumis à tous les problèmes logistiques classiques, avec une problématique multisite importante. La structure CHU de Nantes comporte 8 sites, gérés avec une seule et unique plateforme logistique, faisant office de pharmacie centrale et de magasin général. En termes de méthodes au sens strict, il y a peu de différences par rapport au privé ». Notons enfin que le périmètre logistique de l’hôpital ne se résume pas qu’à la pharmacie, mais touche également le traitement du linge, la production alimentaire ou la collecte sélective des déchets.
Les grands bouleversements dans la logistique hospitalière sont liés aux réformes récentes de l’hôpital public. Pour Dominique Cappelli, « la réorganisation des hôpitaux par pôles d’activité impose la logistique comme fonction transversale, tournée vers la satisfaction des différents services. Il ne s’agit plus de nous déléguer simplement des tâches logistiques courantes, nous menons désormais une réflexion stratégique pour offrir le meilleur service au coût le moins élevé à chacun des pôles d’activité ». À cela s’ajoute la tarification à l’activité : « la T2A (système de rémunération des hôpitaux au prorata des actes réalisés par les personnels soignants, dont le délai d’application court jusqu’en 2012) favorise la constitution de quasi-budgets de pôles médicaux sur la base de recettes et de dépenses prévisibles, dont le suivi responsabilise des clients professionnels internes de plus en plus exigeants, ce qui a forcément un impact sur la logistique et son organisation », indique Alain Mourier.
Jean-Pascal Hardy sur le site Ethypharm de Grand Quevilly
Des axes de travail bien définis
Malgré toutes ces avancées, tant du côté pharmaceutique qu’hospitalier, les pistes d’amélioration sont encore nombreuses, et tous nos interlocuteurs ont déjà défini leurs priorités à venir. Ainsi, le CHU de Nantes travaille au déploiement d’un e-procurement, à partir d’une solution choisie au niveau national par 17 CHU (plate-forme AUREA). L’objectif est de gérer les commandes de toutes les unités clientes en dispositifs médicaux et fournitures générales via ce système, en systématisant le recours aux catalogues électroniques des fournisseurs. À Nancy, les chantiers sont également nombreux, à commencer par la blanchisserie et la restauration collective. Mais les degrés d’avancement sont bien différents selon les CHU, et il n’est pas encore question de centraliser la logistique à plus grande échelle.
Chez Ethypharm, deux axes de travail se détachent selon Jean-Pascal Hardy : « Il s’agit d’abord d’optimiser les flux d’informations, notamment avec un outil informatique de gestion des prévisions clients et de planification des besoins. Le deuxième axe est l’optimisation financière, qui passe par la limitation du temps de stockage. Nous sommes dans une problématique de croissance, et cherchons à ce titre à ne pas nous arrêter sur des prévisions à 12 mois. Les investissements étant assez lourds dans notre secteur, nous devons avoir une visibilité sur 3 à 5 ans et anticiper les problèmes de capacité ».
La gestion de l’information logistique est aussi la priorité du supply chain manager du site des Laboratoires Fournier à Fontaine-lès-Dijon. « Nous avons pour objectif d’intégrer l’information depuis le labo jusqu’au dossier patient pour permettre une traçabilité complète. Demain, il sera possible de tracer chaque unité produite depuis sa fabrication jusqu’au professionnel livré, voire au patient à qui elle a été dispensée. L’un des grands chantiers est par conséquent le data matrix et l’intégration des données dans tous les systèmes d’information, étape qui n’existe pas encore à tous les niveaux », détaille ainsi Amine Tahiri. Avec toutes les difficultés que cela impose pour les transporteurs, les grossistes et les pharmaciens d’officine.
Il semble donc au final que les grandes manœuvres soient bel et bien lancées dans le milieu de la logistique de la santé, avec en première ligne le traçage de l’information, et l’informatisation du processus logistique.
Julien MONCHANIN - Physical Supply ChainS
Crédit photo : © nougaro - Fotolia.com
Réaction : le dessin de Lasserpe
Quelques chiffres
Ethypharm
Activité logistique France : 2 milliards de doses par an
Croissance annuelle prévue sur les 5 prochaines : 5 à 10 %
Solvay Pharmaceuticals – Laboratoires Fournier
Flux logistiques annuel France :
-100 000 livraisons
-600 000 colis livrés sur le marché France
-3 000 tonnes de produits transportés
Activités du centre de distribution (Site agréé FDA) :
-10 700 emplacements de stockage et 800 positions de Picking automatisé avec un système pick to light
-Localisation au carrefour des autoroutes nord sud et est ouest
-Expertise dans la distribution vers le marché Français (pharmacies, hôpitaux, grossistes, médecins) et vers l'export (EUR, US, Amérique du sud, Afrique et Asie)
-Le site dispose de capacités disponibles et s'oriente dans le futur vers la sous-traitance à valeur ajoutée pour ses clients en proposant les prestations qu'il fournit aujourd'hui en intra groupe :
Administration des ventes
Organisation du transport International et France
Stockage et distribution des produits pharmaceutiques
CHU Nantes
Activité logistique 2007 pour 830 000 journées d’hospitalisation :
-3 000 tonnes de fournitures réceptionnées et distribuées (pharma / fournitures générales)
-2 510 000 repas (y compris la restauration du personnel)
-4 000 tonnes de linge traité par an
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