Physical Supply ChainS : Monsieur Le Du, bonjour. Vous venez de publier "Les avantages logistiques du transport intermodal" (*), ouvrage dans lequel vous dites que l'option intermodale, qui consiste à combiner les avantages de chacun des modes de transport face à un problème logistique donné, se présente d'une façon particulière au regard de la formation. Quels sont vos principaux arguments ?
Elie Le Du: La situation s'avère particulière car il s'agit de s'imprégner d'une culture, beaucoup plus que d'acquérir des connaissances techniques supplémentaires. En paraphrasant une formule célèbre, je dirais que la culture intermodale est ce qui reste lorsqu'on a oublié toutes les connaissances techniques modales.
Encore faut-il savoir éviter les erreurs d'interprétation. De même que la culture en général ne saurait reposer sur le vide intellectuel, la formation aux différents modes de transport reste indispensable comme base pour maîtriser vraiment la supply chain intermodale. Mais il faut pour cela des médiateurs, des pilotes d'interfaces si l'on préfère, qui facilitent le passage d'un niveau à l'autre. C'est là que le bât blesse souvent.
Des formateurs très qualifiés existent aussi bien dans le domaine routier que pour les spécialités relevant de l'aérien, du fluvial, du ferroviaire ou du maritime. D'excellentes interventions modales successives s'empilent un peu comme des assiettes. Mais il est rare qu'une formation réellement transversale soit dispensée. Or, cette approche reste indispensable pour acquérir une culture intermodale. Nous verrons plus loin que l'impératif est encore plus prégnant dès que l'on passe du simple transport à la logistique.
Selon vous, quelles sont les principales conséquences de la situation actuelle et comment y apporter des remèdes qui répondent aux enjeux ?
La première conséquence de la situation actuelle réside dans le fait que la formation intermodale s'avère largement empirique (acquise sur le tas) car l'enseignement privilégie trop souvent l'approche mode par mode, tandis que l'aspect transversal reste secondaire.
Le remède le plus efficace consisterait à développer les formations spécifiquement adaptées à l'intermodal sous l'angle tant transport que logistique.
Au niveau des enjeux, on peut souligner notamment que l'évolution préconisée répond à l'intérêt des personnels concernés car il devient de plus en plus rare de pouvoir effectuer toute sa carrière dans un seul mode de transport. Mais c'est aussi l'intérêt des employeurs car ils ont de plus en plus besoin d'effectifs aptes à la mobilité grâce à des compétences transversales.
Si l'offre de formations spécifiques à l'intermodal n'existe pas, ou très peu, du moins en France, c'est sans doute parce que la demande ne se manifeste guère. D'où la nécessité de savoir, du côté de l'offre, faire œuvre de pionniers en administrant la preuve d'un sens de la prospective plus affûté que celui des personnels à former.
Ce sont en particulier les jeunes qu'il convient de sensibiliser à l'indispensable formation transversale. Dans cet esprit, ils devraient être réceptifs aux éclairages faisant référence à l'informatique, une technique de la même génération que la leur.
La plupart des jeunes savent qu'ils auront bientôt plusieurs systèmes d'exploitation sur leur PC (ordinateur personnel). Déjà, certains commencent d'ailleurs à jongler en passant par exemple de Windows à Linux. Demain, il en sera de même avec un nombre beaucoup plus important d'OS (Operating Systems) divers. Pour passer de l'un à l'autre, il faut des « connaissances d'interface » qui sont apportées par une « couche logicielle » spéciale.
De même, pour maîtriser l'intermodal, il importe de connaître chacun des modes (aérien, ferroviaire, fluvial, maritime, routier), ainsi que les différentes fonctions qui jalonnent la supply chain (entreposage, contrôle qualité, préparation de commandes, etc.). Mais il faut ajouter à cela « une couche de connaissances d'interface » dont l'acquisition passe par une formation transversale spécifique.
L'approche intermodale est souvent associée au transport proprement dit plus qu'à la logistique. Qu'est-ce qui vous conduit à dire que la « queste » de performances sans cesse croissantes en logistique accentue la nécessité d'une « culture intermodale » ?
La supply chain doit désormais être valorisée du dernier poste de fabrication (en bout de chaîne dans les usines) jusqu'au premier poste de commercialisation (les rayons des points de vente). De ce fait, elle englobe à la fois les acheminements (transports), ainsi que des prestations en amont et en aval du transport (gérer les stocks, préparer des commandes, repasser des vêtements, équiper des véhicules, etc.).
Concrètement, l'évolution a supprimé les frontières entre les modes (maritime, terrestres, aérien) comme entre les spécialités (transport, stockage, formalités en douane, etc.). D'une certaine façon, la chaîne transport-logistique a connu une évolution semblable à celle de l'agriculture avec les remembrements ; et assez curieusement un peu pour les mêmes raisons, judicieuses ou non. En transport-logistique comme en agriculture nous avons assisté ainsi à :
- la disparition des « éco-systèmes de frange » (les zones d'interface);
- la constitution de grands ensembles avec exploitation intensive (agriculture) et industrialisation (transports-logistique).
Des professions ont été gommées. Mais les fonctions qu'elles assuraient demeurent. Elles sont simplement intégrées dans les offres globales de bout en bout. Ce qui concerne la logistique intermodale au premier chef.
De ce fait, la dimension logistique qui s'impose partout accentue l'urgence de développer des formations spécifiquement adaptées à l'intermodal sous l'angle tant transport que logistique.
Monsieur Le Du, je vous remercie et vous donne rendez-vous dans un prochain numéro.
(*) Juillet 2007, 180 pages, éditions Celse (Paris).