La mondialisation des échanges interentreprises n’a pas fini de mettre le rôle de la supply chain en lumière, à plus forte raison en période de turbulences économiques. D’après Pierfrancesco Manenti, directeur de recherche pour la cellule Manufacturing Insights d’IDC, le contexte s’y prête plutôt : « La demande globale est guidée par les pays émergents, et les pays à bas coûts de main d’œuvre permettent en même temps des économies multiples, tandis que la compétition s’intensifie et que le marché devient plus favorable aux consommateurs », a-t-il expliqué. Ces deux dernières années, « on estime à 10,2 % la hausse des revenus réalisés par les groupes, mais parallèlement à 15 % la croissance des niveaux de stocks ». De quoi agrémenter la complexité de la chaîne logistique, « de plus en plus allongée et offrant moins de visibilité et de flexibilité ».
Un calcul à coûts complets
Les entreprises réfléchissent désormais à deux fois avant de délocaliser leur production ou leurs achats. « Le low cost country sourcing n’est désormais plus une simple stratégie d’évitement de coûts, mais un calcul économique en TCO (coût total de possession). Avec la crise, certains relocalisent leur production près des nouveaux foyers de demande, quitte à revenir en Europe », a indiqué l’analyste. Une opinion partagée par Marc Bourdé, responsable supply chain advisory chez Ernst & Young, qui a évoqué l’amélioration de la performance financière grâce à la fonction logistique : « Les entreprises ne raisonnent pas encore suffisamment en coût total, surtout avec des produits dont le cycle de vie est long, avec un lancement souvent mieux géré que la fin de vie ».
Des propos qui ont trouvé une parfaite illustration avec l’exemple d’Energizer, dont le directeur de la supply chain, Didier Bruel, était venu s’exprimer. « Les effets positifs d’une délocalisation sont souvent surestimés, tandis que les risques sont, eux, sous-estimés », a-t-il expliqué. Depuis la fin des années 90, les piles de la marque ne sont plus fabriquées en France, et la production est largement délocalisée en Asie depuis 2005 avec la fermeture du dernier site d’emballage situé en Normandie, les piles sont aussi conditionnées à la source. Seules certaines catégories de piles sont encore fabriquées en Suisse. Avec cette stratégie, « la pression se concentre sur la supply chain, car ce modèle a fait grimper les coûts de transport, de stockage, ainsi que les délais d’approvisionnement, qui peuvent atteindre jusqu’à 3 ou 4 mois ».
Energizer : un cas d’école
Pour être sûr de fournir sa clientèle européenne en maintenant le même taux de service, Energizer se couvre avec 10 % de stock sécurité supplémentaire, mais « accroît aussi sa dépendance aux prévisions de ventes ». Se pose également le problème de la qualité, qui nécessite « une meilleure communication, plus de rigueur dans la définition du besoin, et des outils de suivi. La délocalisation oblige aussi à mettre en place des procédés de contrôle en amont, et à bien anticiper et gérer les problèmes au moment de la réception », selon Didier Bruel, qui ne nie pas l’impact négatif de la démarche sur l’environnement, du fait d’un transport longue distance, par voie aérienne lorsqu’il s’effectue dans l’urgence avec une incidence non négligeable sur les coûts de transport. Sans compter les risques géopolitiques et climatiques, qui peuvent se greffer à ce tableau.
Mais malgré quelques déboires, certains coûts cachés et une conjoncture difficile, le dirigeant écarte pour l’instant un retour de la fabrication en France, et soutient que « les économies sur les coûts de production ont au final été importantes, bien qu’une partie des gains ait peut-être été absorbée par certains effets négatifs ». La relocalisation poserait aussi un problème de récupération du savoir-faire en matière de production.
La supply chain se rapproche du client final
Pour FCI, célèbre fabricant de connecteurs auparavant dans le giron d’Areva, qui s’exprimait par la voix de son directeur des applications Frédéric Lutard, venu présenter le nouveau portail dédié à la vente en ligne, la problématique de délocalisation est néanmoins différente : « Nous avons certes délocalisé une partie de la production en Europe de l’Est et en Tunisie pour réduire les coûts, mais c’était aussi dans l’idée d’y suivre nos clients ». Pour achever de convaincre les derniers sceptiques sur l’intérêt d’une fine étude des implications logistiques d’une délocalisation, Marc Bourdé a rappelé que « malgré la crise, les échanges internationaux continuent de progresser. Alors que 50 accords de libre-échange bilatéraux existaient en 1992, nous en sommes à 200 en 2008 ». De quoi générer bien des risques et des opportunités…
Julien MONCHANIN - Physical Supply ChainS